Merci, Horacio FERRER !

Horacio Ferrer,
un documentaire que Tele Sur, la chaîne vénézuélienne,
avait consacré au grand artiste argentino-uruguayen,
sur la fin de sa vie, tourné à Buenos Aires pour l'essentiel.

Un moyen métrage délicat et juste
que Tele Sur vient de mettre en libre accès sur YouTube.

Article sur ce film, dans Barrio de Tango

Paris, 26 décembre 2014

En 1968, à trente-cinq ans, Horacio FERRER avait lancé à Buenos Aires, avec son partenaire Astor PIAZZOLLA (1921-1992), une révolution, leur révolution, dans la tradition de chansons à texte qu'est le tango argentin. Et aujourd'hui le tango continue à vivre de l'élan qu'ils lui ont rendus ensemble cette année-là.

Horacio Ferrer était né à Montevideo le 2 juin 1933 (à l'automne, comme il aimait à le répéter) et il vient de s'éteindre à Buenos Aires, le 21 décembre 2014, le jour de l'été, à la suite d'une accumulation de troubles cardiaco-respiratoires. Son corps a été incinéré et ses cendres seront dispersées sur le Río de la Plata dont il s'est toujours senti le fils, refusant de choisir entre les deux pays qui bordent ce gigantesque estuaire, l'Argentine et l'Uruguay.

Au-delà de son œuvre la plus connue, c'est-à-dire la centaine de chansons qu'ils a écrites et qu'Astor Piazzolla a composées, entre 1968 et 1975, dont les plus célèbres sont Balada para un loco et Chiquilín de Bachín, à quoi il faut sans doute ajouter Yo soy María (de María de Buenos Aires), il laisse plusieurs recueils de poèmes, dont Romance Canyengue, qui le fit découvrir en 1967, un recueil consacré, récemment, à Picasso et un autre, plus récent encore, à Mozart (2013), sans parler des poèmes amoureux et érotiques inspirés par sa femme, l'artiste peintre Lulú Michelli. Il avait aussi publié plusieurs biographies d'une pertinence difficile à égaler, dont celle de deux grands créateurs du tango, Aníbal Troilo, dont on fêtait le centenaire en 2014, et Enrique Santos Discépolo, poète convulsif, ironique, mordant et désespéré de la première moitié du XXème siècle. Il faut encore mentionner ses travaux de recherche et de vulgarisation sur l'histoire plus que centenaire du tango, dont son essai princeps, d'une rigueur et d'une fluidité exceptionnelles, El Tango, su historia y evolución (1960), ainsi que l'énorme dictionnaire El Libro del Tango, en trois volumes et plus de 1000 pages, paru en 1970 et réédité en 1980.

En juin 1990, Horacio Ferrer avait accompli le rêve de trois générations successives de créateurs du tango argentin : donner pignon sur rue à ce genre emblématique de la culture nationale (mais encore méprisé pour son origine populaire). Sous les auspices du ministère fédéral de l'Education, il fonda la Academia Nacional del Tango de la República Argentina, qu'il a réussi à loger dans ses propres murs en décembre 2001, juste avant la catastrophe économique qui a mis le pays à bas, sur l'avenue la plus symbolique de la capitale argentine, son équivalent de nos Champs-Elysées, Avenida de Mayo. Horacio Ferrer en a été le brillant président, inventif, ouvert et audacieux, jusqu'à son dernier souffle.

L'homme était accessible, accueillant, d'une courtoisie exquise, rarement prise en défaut et devenue si rare qu'elle en paraissait désuète. Il était drôle, extravagant, fantaisiste et surtout, tout en ayant parfaitement conscience de ce qu'il avait réalisé, il était humble, contrairement à ce que beaucoup de jaloux laissaient et laissent peut-être encore entendre. Sa célébrité, son succès, ses origines bourgeoises lui ont valu beaucoup d'inimitié chez quelques artistes nécessairement beaucoup moins doués que lui car il était difficile, pour ne pas dire impossible, d'être à la hauteur d'un homme qui avait autant de talents différents développés à un aussi haut dégré : poète, historien, dramaturge, comédien et diseur de poésie, dirigeant institutionnel, homme de radio et de télévision...

Dans la limite de mes moyens, je lui ai rendu hommage ce lundi 22 décembre dans mon blog Barrio de Tango.
L'ensemble des articles que je lui ai consacrés dans ce blog quotidien sur l'actualité culturelle argentine en français est accessible sous ce lien.

Dans ma chance, j'ai aussi publié en France des traductions d'une trentaine de ses poèmes en vers ou en prose, tantôt chez Tarabuste Editions, tantôt aux Editions du Jasmin, que je remercie l'une et l'autre d'avoir eu l'audace d'accepter ce défi. Comme je suis reconnaissante au Maestro lui-même d'avoir toujours pris le temps de les lire et d'encourager mon travail sans jamais tenté d'en tirer la couverture à lui.

Qu'il repose en paix dans les flots du Río de la Plata avant de nous revenir, comme il nous l'avait promis il y a quarante ans, en l'An 3001.

Denise Anne Clavilier
Académicienne correspondante en France
Academia Nacional del Tango de la República Argentina
www.barrio-de-tango.blogspot.com 


 

A l'occasion du premier anniversaire de la mort du maître, Denise Anne Clavilier lui rend hommage en mettant en ligne l'enregistrement audio d'un atelier littéraire consacré à Chiquilín de Bachín, une des plus belles valses écrites par Horacio Ferrer au cours de ses quarante ans de partenariat artistique avec Astor Piazzolla. Une valse créée à Buenos Aires en 1968.

Date de dernière mise à jour : 28/02/2016